Un mouvement politique ouvert, Libéral et Social, Réformiste et réaliste.
Françoise Fressoz, Le Monde.fr du 11 06 08
Faut-il croire Nicolas Sarkozy lorsqu'il répète à ses visiteurs qu'après 2012 il envisage d'arrêter de "faire président" pour exercer une profession qui lui ferait gagner "beaucoup d'argent" ? Evidemment non. Le projet de révision constitutionnelle, en cours d'examen au Parlement, limite à deux quinquennats la durée du mandat présidentiel. Ces dix ans constituent l'horizon naturel d'un président qui, élu à l'âge de 52 ans, peut légitimement estimer pouvoir se représenter quand il en aura 57.
Pourtant, M. Sarkozy n'est pas complètement insincère quand il affirme que, dans quatre ans, il pourrait bien abandonner la politique. C'est sa façon de déjouer le piège dans lequel sont tombés nombre de ses prédécesseurs. "Si on pense à sa réélection, on ne fait plus rien. Ce qui compte, c'est ce que je fais de mon quinquennat", martèle-t-il devant les élus qu'il reçoit en ce moment par fournées et auxquels il répète : "Je veux aller à fond, à fond, à fond... Mon ambition est de changer profondément la France."
Nicolas Sarkozy réformateur. C'est sur cette étiquette que le candidat s'est fait élire en 2007. Et c'est sur cette étiquette que le président, affaibli, a décidé de placer sa mise pour tenter de reconquérir l'opinion. On le croyait paralysé par le dévissage de popularité qu'il a subi cet hiver pour cause d'hyperprésidence et de dérive bling-bling - une chute de près de trente points d'opinions favorables, en un an, du jamais-vu chez ses prédécesseurs ! Et le voilà qui, après un repli stratégique de quelques semaines, repart à l'assaut, multiplie les déplacements et les annonces - la réforme du bac, le nouveau recrutement des enseignants, les 35 heures, la réforme de la représentativité syndicale, le placement des chômeurs, le service minimum dans les écoles en cas de grève... -, le tout en refusant de céder aux pressions des manifestants qui l'enjoignaient, en mai, de renoncer aux suppressions d'emplois dans l'éducation nationale.
Impopulaire et malgré tout réformateur. Le paradoxe mérite d'être exploré. Car, d'ordinaire, quand on est dans la situation de M. Sarkozy, on évite de bouger, de peur d'être encore plus impopulaire ou de devenir l'otage de la rue. C'est du moins ce qu'enseignait l'histoire récente : après l'épisode mal géré de la canicule de l'été 2003, Jean-Pierre Raffarin avait perdu l'élan qui lui avait permis un an plus tôt de mener à bien la réforme des retraites. Après la crise du contrat première embauche (CPE), en 2006, Dominique de Villepin avait vu s'envoler le crédit qu'il avait mis un an à gagner.
De Pierre Mauroy à Lionel Jospin, combien de premiers ministres n'ont-ils pas cherché en vain à définir une "nouvelle étape" qui leur aurait permis de rebondir ? L'histoire de la Ve République est jalonnée de ces pertes de souffle qui, une fois passé l'état de grâce, menacent le couple exécutif. Jacques Chirac en était tellement imprégné qu'il conseillait à ses ministres les plus allants de ne surtout pas trop bousculer un pays toujours prompt à s'embraser. C'est cette malédiction de l'enlisement que M. Sarkozy cherche aujourd'hui à conjurer avec un premier timide retour sur investissement : dans deux sondages récents, sa cote de popularité amorce un léger mieux. Preuve que la prise de risque s'est révélée payante.
L'IMPOPULARITÉ NE LE FREINE PAS
Il s'agit, au demeurant, d'un risque très calculé. Si M. Sarkozy a décidé de poursuivre les réformes, malgré sa fragilité du moment, c'est parce qu'il estime que le quinquennat lui en offre l'opportunité : la séquence n'étant interrompue par aucune élection intermédiaire de portée nationale - ce qui n'était pas le cas sous les septennats -, elle lui laisse encore quatre années pleines pour tenter d'obtenir des résultats. "Les Français me jugeront à la fin de mon mandat", ne cesse-t-il de répéter.
D'ici là, c'est sur les 19 millions de suffrages qui se sont portés sur son nom le 6 mai 2007 qu'il entend s'appuyer, persuadé qu'ils traduisent le désir de changement du pays. Sur ce point, les sondeurs lui donnent raison, soulignant que depuis un an la France s'est mise en mouvement sans blocage majeur. "La société est prête à bouger parce que les réformes d'aujourd'hui ont été précédées par des années de pédagogie et que la mondialisation pousse inévitablement aux comparaisons", souligne Jérôme Fourquet, directeur adjoint du département opinion de l'IFOP.
Mais, dans un contexte aussi morose, réformer ne va pas sans de grandes précautions. L'extrême attention accordée par M. Sarkozy aux catégories populaires, victimes de la hausse du prix du gazole, vise à corriger l'erreur qu'il avait commise au début du quinquennat avec la loi travail, emploi, pouvoir d'achat (TEPA) : les mesures prises en faveur des hauts revenus - comme le bouclier fiscal - avaient été interprétées comme un "cadeau fait aux riches", déformant tout le reste du dispositif. Or, sur ce point, les enquêtes d'opinion convergent : la réforme ne passera que si les Français ont le sentiment que l'effort est équitablement réparti. Première règle donc : priorité médiatique à ceux qui souffrent.
Deuxième règle : savoir dénicher les leviers de changement là où ils se trouvent. En annonçant sa volonté d'instaurer un service minimum à l'école en pleine grève des enseignants, M. Sarkozy savait que le dispositif serait difficile à mettre en place - le sera-t-il jamais ? -, mais il savait aussi qu'il lui assurerait l'appui de l'opinion face aux syndicats. C'est à partir de ce moment-là que le mouvement a faibli.
Troisième règle, qui corrige la précédente. Ne pas aller trop loin dans ce jeu qui consiste à jouer l'opinion contre les corps intermédiaires : en prenant de front la CGT et la CFDT sur les 35 heures pour donner des gages à l'électorat de droite, M. Sarkozy a pris le risque d'humilier les syndicats, qu'il s'était pourtant habilement employé à remettre dans le jeu. Il lui faut au plus vite trouver le moyen de corriger l'affront, faute de quoi la politique contractuelle risque de s'enliser.
Mélange de carotte et de bâton, de fermeté et de séduction, la stratégie présidentielle dessine un paysage mouvant et difficile à saisir : bien malin qui peut dire aujourd'hui avec précision ce qui relève de l'effet et ce qui ressortit aux vraies réformes ; bien malin qui peut chiffrer ce que le mouvement engagé par M. Sarkozy a déjà rapporté au pays. Mais, en attendant l'heure du bilan, le fait est que la France ressemble à un vaste chantier. Et c'est déjà beaucoup.
Françoise Fressoz (Chef du service Europe/France)