Un mouvement politique ouvert, Libéral et Social, Réformiste et réaliste.
Par Valéry Giscard d’Estaing, dans Le Monde daté du 12 janvier 2009 ( EXTRAITS)
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Avez-vous regretté que les plans de relance adoptés en Europe n'aient pas été coordonnés ?
Pas vraiment. Il existe une erreur qui consiste à croire que les plans de relance suffiront à faire repartir l'économie. Ils peuvent atténuer le profil, éviter de passer de la récession à la dépression s'ils s'attaquent de manière ciblée à des problèmes sectoriels spécifiques qui, sans une telle action, connaîtraient un fort dérapage – le cas type étant l'industrie automobile. Autrement, ces plans risquent en fait d'être annulés par les comportements psychologiques : si vous transférez les ressources à un segment de la population, par exemple en allégeant les impôts pour les classes moyennes, que feront-elles? Elles épargneront, au lieu de consommer. Si vous aidez les entreprises, elles s'endetteront moins, mais ne feront pas plus que ce qu'elles auraient fait avant la crise. Ces plans doivent être soigneusement calibrés, sinon c'est de l'argent gaspillé. Angela Merkel a raison de dire que le plan de relance allemand respectera les critères de Maastricht. Barack Obama a aussi raison de déclarer que sa grande préoccupation est le déficit budgétaire américain.
Vous dites qu'il faut respecter les 3 % de déficit public, mais la période n'autorise-t-elle pas à décaler cette exigence ?
On peut, certes, assouplir la limite. Mais il faut rester dans la culture de la maîtrise des déficits et se fixer des objectifs précis sur une période donnée afin de favoriser le retour à une croissance saine. Quand l'hebdomadaire américain Newsweek présente comme une "solution" un plan de relance qui représenterait 4 000 milliards de dollars, soit 7 % du PIB mondial, c'est de la divagation et c'est dangereux. Cela veut dire qu'on va inonder l'économie mondiale de liquidités et qu'on va recommencer à dériver.
Les milliards annoncés pour éviter les faillites bancaires n'ont-ils pas créé un déclic psychologique ? On a soudain eu l'impression que les Etats pouvaient dépenser sans compter.
En réalité, le plan de garantie bancaire ne coûtera, sans doute, pas très cher en France. L'effet d'annonce a pu inquiéter, et ceux qui ont poussé dans ce sens sont responsables. Le premier ministre britannique a lancé l'idée d'un fonds mondial, or il était en fonctions depuis dix ans comme ministre des finances et avait laissé faire, sans réagir, toute la dérégulation bancaire qui s'est développée à Londres.
Actuellement, les dirigeants des gouvernements en place ne sont pas des économistes. Ils ont des réactions plus politiques, plus diplomatiques ou plus communicantes. Lorsque, dans les années 1970, il y eut le grand débat sur le flottement des monnaies, George Shultz était professeur d'économie de l'université de Chicago, Helmut Schmidt un grand expert reconnu, Paul Volker l'expert américain le plus respecté… il y avait une concentration d'expertises. Aujourd'hui, pour des raisons difficiles à analyser d'ailleurs, on n'a pas développé ce côté, mais plutôt une approche politique ou psychologique.
Le débat monte en France sur l'opportunité de soutenir la consommation. Qu'en pensez-vous ?
Le choix gouvernemental de soutenir l'investissement est le bon. L'opposition a tort de réclamer une relance de la consommation. Keynes, dont j'ai relu récemment la Théorie générale…, l'a bien démontré : la reprise de l'activité ne s'obtient pas en soutenant la consommation, parce qu'en situation de crise le surcroît ainsi obtenu est trop faible pour entraîner une augmentation des capacités de production, et donc une reprise de l'investissement. Ce qui est essentiel, c'est de créer une situation d'anticipation favorable aux investissements des entreprises.
Que pensez-vous du grand retour de l'Etat dans l'économie ?
Je nuancerai votre propos. Il y a eu un grand retour de l'Etat en Grande-Bretagne, mais pas en France. Et c'est très bien comme cela. En revanche, il faut trouver le moyen de réguler rapidement le capitalisme, sinon les dérives que nous avons constatées vont se reproduire. Il est évident que ceux qui ont profité du système veulent que "ça recommence comme avant". Il est incroyable que les organismes de contrôle n'aient pas fait leur travail, que personne n'ait été averti de rien. Il faut mettre rapidement en place de nouvelles règles. La France pourrait avancer plus vite. Elle aurait intérêt à adopter un ton plus rationnel, plus réaliste face à la crise, et à prendre rapidement des mesures pour remettre de l'ordre dans le système bancaire et financier. C'est de cette façon qu'elle pourra espérer rétablir la confiance.
Pourquoi n'a-t-on pas encore réglementé les short sellings (la vente de produits qu'on ne détient pas) ? Pourquoi n'a-t-on pas encore décidé que les facilités excessives offertes depuis dix ans aux banques d'investissement ne sont pas transposables aux banques commerciales ? Il faut clairement indiquer que l'on remet en ordre le système. Cela peut se faire durant cet hiver.
Tout récemment, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont souhaité une telle moralisation. La crise ne va-t-elle pas finir par ressouder le couple franco-allemand ?
La coordination qui s'est amorcée dans la tempête financière n'a pas été franco-allemande. Pourquoi ? Parce que l'approche des deux pays a été différente : les Allemands se sont demandés comment limiter les dommages; les Français se sont dit qu'ils allaient pouvoir sortir de la crise ! Ils ont une culture dépensière qui n'est pas celle de l'Allemagne. Nous devrions prendre garde : la dérive de nos finances publiques se poursuit. Elle fera peser de lourdes charges sur les prochains budgets.
N'avez-vous pas l'impression, malgré tout, que l'Europe est sortie renforcée de cette crise ?
Je n'en suis pas sûr. La gestion économique en Europe est devenue, durant la crise, plus nationale qu'elle ne l'était avant son déclenchement. C'est d'ailleurs assez logique, car les instruments d'intervention sont essentiellement nationaux. Plus fondamentalement, je crois que nous n'avons pas encore surmonté les effets négatifs du non français au référendum sur le traité constitutionnel. Un exemple pris dans l'actualité : l'Union européenne est le premier donneur d'aides à la Palestine. Rien ne l'empêchait, dans le conflit israélo-palestinien, de décider de continuer d'acheminer, sous sa propre responsabilité, son aide humanitaire. Elle ne l'a pas fait.
Il faut être patient : ce sont les nouvelles générations, formées à l'Europe par leur cursus universitaire et leurs expériences professionnelles extérieures, qui feront franchir un nouveau pas à l'Europe pour la porter à la dimension du monde, comme nous l'avons fait pour l'euro !
Propos de Valéry Giscard d'Estaing recueillis par Cécile Chambraud, Françoise Fressoz et Marion Van Renterghem, Le Monde daté 12 janvier 2009