Présentation du rapport du Conseil d’analyse économique
« Innovation et compétitivité des régions »
de Thierry Madiès et Jean-Claude Prager
L’innovation aujourd’hui, ce sont les marchés porteurs de demain, et la
croissance et les emplois d’après demain. C’est donc un des sujets les plus importants de l’agenda des décideurs publics, même si l’horizon de l’innovation est à long terme ; les préoccupations sont plus immédiates
en période de basses eaux conjoncturelles mais il ne faut pas oublier que
quand la croissance potentielle de la France sera plus élevée, les creux
conjoncturels seront probablementmoins difficiles.
On constate que partout le niveau régional prend une importance croissante
dans les politiques d’innovation. Le rapport du CAE « Innovation et compétitivité des régions » a donc pour butde faire le point sur la situation des régions françaises, sur les connaissances les plus récentes dans ce domaine; il se pose la question de la place des politiques territoriales de croissance à long terme et vise donc à apporter des éléments pour améliorer les politiques publiques actuelles.
Quatre idées principales se sont imposées au travers de l’analyse des
travaux existants et des programmes d’action mis en oeuvre dans le monde ; trois grands constats et un débat
La première est celle que les recherches économiques de ces dernières
années confèrent une forte composante territoriale à l’innovation : géographie et innovation sont liées dans un mécanisme largement cumulatif. La tendance forte à la concentration spatiale des activités
économiques est encore plus marquée quand il s’agit d’activités
innovantes, du fait des externalités liées à la proximité et des rendements croissants, à l’échelle des entreprises comme des territoires. Paradoxalement, la réduction des coûts de transport des biens
matériels comme immatériels ne fait qu’accentuer ce phénomène. C’est par la dynamique des régions métropolitaines que se fait largement la croissance des pays. De ce point de vue, la performance des
régions de notre pays est mauvaise ; seules un tiers des régions
françaises sont au dessus de la moyenne européenne, derrière les grandes régions mondiales. Alors que notre potentiel scientifique est important, sa valorisation économique est insuffisante dans la plupart des régions du pays. Une bonne partie du point de croissance à long terme qui manque à
la France est donc à chercher dans une meilleure dynamique de l’innovation sur le territoire.
Deuxième idée majeure : c’est dans la formation et le développement des ressources humaines de haut niveau que réside le facteur le plus avéré de la capacité d’innover d’un territoire. Toutes les études concordent sur ce point. La présence d’un appareil universitaire d’excellence, reconnu à l’échelle internationale, et la densité de ses relations avec le tissu
économique sont les marques distinctives d’une région dynamique dans
l’économie de la connaissance. La priorité doit donc être accordée aussi bien au renforcement d’universités autonomes et concurrentielles qui apparaissent comme les catalyseurs et les moteurs du développement
des régions ; elle réside également dans l’amélioration du niveau de
formation continue des actifs, et là également les régions françaises sont en retard par rapport à leurs homologues européennes.
Ensuite, il faut garder en permanence à l’esprit que l’innovation est largement un phénomène entropique, un bouillonnement des hommes et des idées qu’il serait vain et contreproductif de chercher à trop encadrer. Il faut limiter les opportunités de rentes publiques pour orienter les plus entreprenants vers l’innovation. Un interventionnisme public
trop marqué finit par étouffer la concurrence pour les idées et les
projets et entraîner un effet d’éviction de l’initiative privée. D’où la nécessité de « désadministrer » l’innovation dans notre pays. Désadministrer l’innovation, c’est un changement culturel, c’est rééquilibrer les modalités du soutien public à l’innovation en s’appuyant d’abord sur des
incitations générales et sur les forces du marché, et en recentrant les autorités publiques sur leurs fonctions de base, de stratégie et de pilotage.
La dernière idée est le point de débat. Les économistes ont de la
difficulté à articuler un raisonnement scientifique solide pour démontrer l’efficacité de politiques territoriales, au-delà des politiques nationales et européennes, faute de modèle unitaire du développementdes régions et face à la complexité des forces économiques et sociales en
jeu. L’utilité des politiques régionales sectorielles ou d’interventions financières est même fortementcontestée (les mesures considérées comme les plus efficaces sont des incitations générales « ex post » comme le crédit d’impôt recherche). Mais il y a un consensus pour considérer que
la réussite des régions performantes passe d’abord par une confiance
poussée dans les ressorts du marché, un tissu abondant et concurrentiel de services de conseils et de financement à l’innovation, la capacité à concentrer les ressources publiques sur quelques projets structurants
et à conduire dans la durée et à bien gérer des politiques solides. Les
modèles de régions dynamiques dans le monde sont là pour montrer que des stratégies robustes peuvent être déterminantes à long terme
Les recommandations du rapport « Innovation et compétitivité des régions » invitent ainsi à renforcer l’efficacité des politiques publiques et tourner
résolument le dos à un interventionnisme parfois un peu désordonné dans le domaine des politiques territoriales d’innovation et de compétitivité. La sédimentation des couches d’intervention publique a abouti à un effet durable d’éviction d’un tissu concurrentiel aussi bien de services privés aux
entreprises, de sociétés de capital risque, que d’intermédiaires de toutes
natures indispensables pour faire circuler la connaissance entre les acteurs économiques, et donc de ce qui fait la force des régions qui réussissent dans le monde d’aujourd’hui. Cette tâche de simplification et d’allègement des structures publiques et parapubliques et de revitalisation de l’initiative privée est en oeuvre dans la plupart des pays avancés et concerne aussi bien le niveau national que l’ensemble du territoire ; elle est au coeur de la réforme de l’État relancée en France en 2007 et doit représenter également la priorité première, parce qu’incontestable, des politiqueslocales.
Le rapport formule donc une dizaine de recommandations avec, le plus
souvent, des suggestions très concrètes, comme, par exemple :
- réaliser et publier l’inventaire complet, dans chaque région, des
organismes, moyens, procédures, ressources et financements, d’aide, de soutien et d’assistance aux entreprises, sous le contrôle de la Cour des Comptes et des chambres régionales, et définir un programme de modernisation associant recentrage et simplification de ces
structures, (car dans de nombreuses régions, le nombre des organismes publics ou parapublics en charge d’apporter un soutien à l’innovation sous toutes les formes possibles de conseil et d’assistance aux entreprises avoisine ou dépasse la centaine, avec plusieurs centaines de personnes dont la coordination et l’efficacité collective doivent être améliorées);
- au-delà de la nécessaire réussite de la loi de 2007 sur la réforme des
universités, donner les moyens aux universités de jouer leur rôle central de réservoirs régionaux de connaissances,mobiliser les universitaires et les chercheurs publics de chaque région, pour en faire de véritables ambassadeurs de la connaissance et de l’innovation auprès des PME et aider celles-ci à trouver des réponses adaptées à leurs besoins, dans toutes les dimensions de l’innovation aussi bien technologiques que design, organisation, marketing… Il y a des techniques pour cela. L’objectif serait par exemple d’avoir impliqué au moins le quart des enseignants
et chercheurs et la totalité des PME en cinq ans (la recherche publique a
des effets d’entraînement régionaux insuffisants) ;
- affermir la gouvernance publique de l’innovation dans les régions, dans
la mesure où la concurrence institutionnelle est contreproductive dans la plupart des cas, fusionner les moyens consacrés aujourd’hui à l’innovation, autant de la part de l’État (pour la partie déconcentrée)
que des régions, dans une « Mission régionale Innovation » commune aux
autorités publiques. La Mission aura une masse critique et une autorité suffisantes pour accomplirsa mission première qui est de réaliser un pilotage efficace des
politiques régionales
d’innovation et une véritable catalyse des forces vives, dans les
universités, la recherche et les
entreprises ;
- contribuer au développement d’un tissu dense et vigoureux de services
privés à
l’innovation, allant des « brokers technologiques » aux intermédiaires en
capital risque,
par la mise en place d’un dispositif large d’incitations (chèques
innovations, …) ;
- centrer et renforcer la deuxième étape de la politique des pôles de
compétitivité; au
niveau national sur quelques grands projets structurants, dotés de moyens
significatifs,
comparables avec ce qui est investi dans les grandes plate formes
équivalentes; au niveau
régional en accordant une priorité aux PME, à la dynamique de leurs
interrelations et
de leurs liens avec les universités et centres de recherche, et à
l’augmentation de leurs
ressources humaines de haut niveau en conditionnant l’octroi des
ressources publiques accordées
aux pôles à des progrès constants dans ce domaine ;
- construire au plus vite, dans chaque région, des stratégies d’innovation
et de mobilisation
économique, concentrant les ressources publiques autour d’un nombre très
limité
d’actions bien choisies de chaque région, pour rendre tout de suite plus
efficace l’utilisation
des ressources publiques engagées dans les régions, d’en faire plus et
mieux pour aider à développer
la capacité d’innovation des entreprises. Une action dans ce sens a été
amorcée depuis
un an à l’initiative conjointe des autorités européenne et nationale, et
des régions françaises
; sa réussite sera une marque forte de la volonté des responsables aux
plus hauts niveaux
dans les régions de changer de braquet.