Un mouvement politique ouvert, Libéral et Social, Réformiste et réaliste.
Nicolas Baverez
Le Point 26 02
Pendant la crise, les manifestations continuent. Que les temps soient à la prospérité ou à la récession, l'Université reste un haut lieu des passions politiques françaises, qui démontre combien le savoir et la sagesse relèvent de logiques distinctes. Au point de départ du malaise, on trouve le principe de l'autonomie des universités, pourtant approuvé par les trois principaux candidats à l'élection présidentielle de 2007, acté par la loi du 10 août 2007, mis en oeuvre dans vingt établissements depuis le 1er janvier 2009, sur fond d'un effort financier sans précédent de l'Etat, qui mobilise 20 milliards d'euros en faveur de l'enseignement supérieur et la recherche d'ici à 2012.
Au point d'arrivée, on découvre un système universitaire en pleine crise de nerfs. A court terme, la contestation universitaire participe de la crise sociale qui redouble les effets de la crise économique. A long terme, elle compromet les chances de la reprise, qui exige une amélioration de la productivité, elle-même indissociable du basculement vers l'économie de la connaissance et de l'obtention par la moitié d'une classe d'âge d'un diplôme supérieur (contre 38 % actuellement), conformément aux objectifs de l'Union européenne.
La responsabilité du psychodrame est partagée. Les enseignants-chercheurs donnent raison à Montesquieu, qui notait qu' « un homme qui enseigne peut devenir aisément opiniâtre parce qu'il fait le métier d'un homme qui n'a jamais tort ». En se prononçant pour la suppression de l'autonomie, leur coordination renoue avec un corporatisme aussi prompt à revendiquer la cogestion des établissements et les milliards d'euros qu'à récuser toute forme de responsabilité en matière de gouvernance ou d'évaluation des performances, au mépris de la déclaration des droits de l'homme, qui précise dans son article 15 que tout agent public-fût-il enseignant ou chercheur-doit rendre compte.
Force est cependant de constater que ce conservatisme a été légitimé par la précipitation ayant présidé à la suppression de 900 postes ou à l'élaboration du projet de statut-qui présentait l'enseignement comme une sanction à l'insuffisance de la recherche-, mais aussi par les propos du président de la République. Dans un pays où les mots peuvent être plus meurtriers que les actes, la leçon sur l'Université et la recherche pour les nuls infligée le 22 janvier à la fine fleur de la communauté scientifique française a eu des effets dévastateurs. Largement diffusée sur Internet, elle attise la mobilisation et creuse un fossé de défiance entre le gouvernement et les enseignants chercheurs. La maxime de Montaigne selon laquelle « ne pouvant régler les événements, je me règle moi-même » gagnerait à être méditée dans l'Etat, tant la déraison du moment impose plus que jamais le sang-froid des dirigeants.
La dimension passionnelle du conflit rend peu probable le succès de la stratégie d'attente du gouvernement et renforce le risque d'un retrait de la réforme. Cela marquerait le début de la fin de l'autonomie des universités, avec des conséquences tragiques. Car, si les promesses de l'autonomie restent à démontrer, la faillite du système actuel est avérée.
La France conserve naturellement des pôles universitaires d'excellence. Mais le pilotage étatique et centralisé, la balkanisation des quelque 82 universités, le sous-financement (1,1 % du PIB) associé au doublement des effectifs depuis les années 60, avec 2,22 millions d'étudiants, ont provoqué l'effondrement du niveau et de la valeur des diplômes ainsi qu'un désastre humain : d'un côté, 44 % des étudiants abandonnent leur cursus sans aucun diplôme ; de l'autre, la dissociation croissante avec la recherche (alors que l'Université assure 70 % de la recherche publique aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou en Scandinavie) encourage la fuite des cerveaux (5 000 par an vers les seuls Etats-Unis).
D'où la prise de conscience tardive mais salutaire du déclassement de la France, qui fut déclenchée par les comparaisons internationales de l'université de Shanghai ne retenant que 4 établissements français parmi les 100 premiers mondiaux.
Dans le domaine universitaire plus que dans tout autre, le statu quo est injustifiable. Le dialogue s'impose autour des principaux points d'achoppement du projet de statut qui n'ont rien d'insurmontable : le pouvoir de nomination dévolu aux présidents peut être encadré par l'établissement d'une liste nationale de candidatures et par l'avis d'une instance collégiale ; l'évaluation doit être confiée à des sages et répondre à des critères scientifiques et non pas administratifs ; la modulation des services ne peut ravaler l'enseignement à une variable d'ajustement de la recherche ; enfin, la réintégration de la formation des maîtres au sein de l'Université ne justifie pas la réduction des activités de recherche ou la suppression des stages pédagogiques.
L'Université est emblématique de la France : son blocage marquerait le retour en force de l'immobilisme sous couvert de gestion de la crise, avec à la clé le déclassement accéléré de la nation ; la mise en oeuvre négociée de l'autonomie démontrerait à l'inverse la capacité à articuler les mesures d'urgence contre la déflation et le redressement du pays, qui passe par la réhabilitation de la connaissance et de la science autant que par celle du travail.
Nicolas Baverez
Le Point, 26 02