Un mouvement politique ouvert, Libéral et Social, Réformiste et réaliste.
Madame la Ministre.
Je vous écris au nom de la profession des « Agioteurs, spéculateurs on line ». En choisissant délibérément cette expression réaliste et compréhensible, au lieu de nous réfugier derrière leur traduction anglaise de brokers ou de traders, nous voulons affirmer nos valeurs qui ne sont pas seulement mobilières ; ces dernières étant plutôt en baisse.
Nous voudrions vous prouver que nous sommes, en fait, l’avant-garde de cette société de l’immatériel, du virtuel, enfin dégagée des vicissitudes de l’économie réelle. On l’a parfois appelé, à tort, l’économie de la connaissance, ce qui risque de décourager inutilement tous ceux qui pensent qu’il s’agirait de culture générale, voire mathématique comme l’ont prétendu certains, alors qu’une simple connaissance des nouvelles techniques de communication électronique, quelques aperçus sur la psychologie moutonnière des épargnants ou des opérateurs de marchés, une solide dose de culot et de résistance au stress, suffisent généralement à exceller dans nos métiers .
Certes de nombreux établissements continuent à avoir des guichets par lesquels ils attirent les dépôts des clients, leur donnant ainsi la fâcheuse image de simples épiciers. Mais l’essentiel de nos métiers, ce qui nous procure nos marges, nos salaires les plus élevés, nos primes, bonus et autres stock-options, se situe ailleurs, dans un au-delà inaccessible au commun des épargnants, des dirigeants politiques et même des économistes qui ne comprennent généralement pas mieux que nous les mécanismes que nous avons enclenchés.
Car nous sommes de véritables démiurges. Nous avons commencé modestement par transformer les dépôts de nos clients en crédits à long terme. Puis nous avons inventé de nouveaux produits, de plus en plus sophistiqués dont nous ne savions plus à quels financements réels ils correspondaient et quels étaient les risques encourus. Nous avons titrisé nos créances et nos dettes ; nous nous les sommes refilées, comme au jeu du Mistigri, en espérant que le jeu dure assez longtemps pour que personne n’ait les mauvaises cartes en main, le jour où la supercherie apparaîtrait et que le château de cartes s’effondrerait. A chaque étape, chacun y gagnait un petit quelque chose ou quand il perdait, il avait toute chance de se refaire à la prochaine donne.
Nous sommes les véritables créateurs de valeurs puisque les produits financiers que nous inventons chaque jour, dépassent de plusieurs dizaines de fois les échanges de biens et de services que nous sommes censés financer.
Il ne faudrait pas que le simple incident de parcours actuel, à l’égard duquel nos principaux dirigeants se sont largement prémunis personnellement, vienne interrompre une évolution irréversible vers une société libérée des contraintes de la production et du travail, comme les révolutionnaires et les mystiques en ont longtemps rêvé.
Ce n’est pas un excès, mais une insuffisance de la concurrence qui a provoqué la crise actuelle. Si on avait laissé jouer l’imagination débordante des financiers, ils auraient sûrement inventé un nouveau critère pour gager la valeur des emprunts hypothécaire des nouveaux propriétaires immobiliers.
Par exemple, leur indice de satisfaction à l’égard de leur nouveau logement aurait dû leur valoir de nouvelles capacités d’emprunts. Plus vous êtes content des commodités de votre logement, plus vous avez peur de le perdre, plus vous augmentez vos droits à nouveaux crédits. On aurait pu ainsi gagner au moins deux ans. Comme vous pouvez le constater, ce ne sont pas les idées qui nous manquent, ce sont provisoirement les fonds.
Je voulais donc vous faire une proposition. Achever la déconnexion complète de nos activités, par nature ludiques et virtuelles, du reste de l’économie. Les professions financières devraient réussir ce que les dirigeants d’Enron, mais aussi ceux d’Alcatel n’ont pas pu mener à bien : bâtir des entreprises profitables, sans outils de production, sur des marchés potentiels. Cela mettrait un terme aux critiques récurrentes contre l’irrationalité des marchés, leurs phases d’euphorie candide et leurs dépressions hypocondriaques. Déconnectés des fondamentaux économiques, les cours de Bourse ne dépendraient plus que des mouvements grégaires d’opinion, par nature imprévisibles.
Sans vouloir vous offenser, nous considérons que notre rattachement actuel à un ministre qui s’occupe aussi d’industrie et d’emploi est proprement anachronique. Certes, il y a quelques années, l’annonce de licenciements collectifs avait encore des effets favorables sur la Bourse, car ils signifiaient une amélioration de la part revenant aux actionnaires.
Mais dans le climat de sinistrose actuel, entretenu par des médias qui nous jalousent, les investisseurs et les épargnants risquent d’établir un lien artificiel entre le mauvais état de la Bourse et la mauvaise santé économique. Cela nuît gravement aux placements financiers, alors qu’ils devraient représenter la part de rêve, le côté ludique qui plait tant à nos concitoyens, faute d’espérances plus rationnelles.
Nous demandons donc notre rattachement à un ministère qui regrouperait la tutelle du PMU, des Casinos, de la Française des jeux et des jeux en ligne. Bien entendu, il faudrait maintenir une ligne directe avec le ministère du budget, car nous ne sommes pas à l’abri d’un accident de parcours qui nous amènerait à recourir à nouveau à l’aide publique, sans pour autant cesser de vitupérer contre son interventionnisme tatillon qui brime notre inventivité.
Je profite de l’occasion pour vous adresser une invitation à notre grande réception donnée au Casino de Monte Carlo, afin de redonner confiance aux épargnants et autres joueurs en montrant que pendant la crise, la fête continue. Puisque nous devons faire des économies de gestion, cela nous dispensera du timbre de l’affranchissement.
Je vous serais obligé d’ajouter le coût de cette manifestation, 200.000 €, au montant de l’aide que vous allez devoir nous accorder pour reconstituer nos fonds propres, car chacun sait qu’en économie, comme en politique, seules les dépenses de communication ont une efficacité mesurée.
Dans l’attente, je vous prie d’agréer, Madame la Ministre, l’expression de ma considération parfaitement intéressée.
B. de Nuncigen
PS. Je demande aussi l’interdiction des derniers livres de Maurice Allais, prix Nobel d’économie (1988) qui passait pour un grand libéral, alors qu’il était sûrement d’inspiration marxiste quand il osait écrire !
« Ce qui est pour le moins affligeant, c’est que les grandes institutions internationales sont bien plus préoccupées par les pertes des spéculateurs (indûment qualifiés d’investisseurs) que par le chômage et la misère suscitées par cette spéculation.
…Les partisans de cette doctrine, de ce nouvel intégrisme étaient devenus aussi dogmatiques que les partisans du communisme, avant son effondrement définitif avec la chute du mur de Berlin en 1989.
Pour eux, l’application de cette doctrine libre échangiste mondialiste s’imposait à tous les pays, si des difficultés se présentaient dans cette application, elles ne pouvaient être que temporaires et transitoires. »
Maurice Allais
« La crise mondiale aujourd’hui »
Ed. Clément Juglar 1999
Gilbert Veyret