Claude Imbert dans Le Point du 26 mars 2009...
C'est un film français sobre, émouvant. Dernier d'une flopée de même inspiration, « Welcome » fouaille la condition
pitoyable des immigrés clandestins. Il s'agit, ici, de migrants concentrés à Calais pour passer en Angleterre et dont la condition est plus critique encore que celle des 500 000 à 600 000
sans-papiers que compte, paraît-il, la France.
Retenons seulement que, par le cinéma, la télé, les journaux ou le spectacle de la rue, les migrations nous apparaissent peu à peu pour ce qu'elles sont, un avatar primordial de la
mondialisation, un bloc d'Histoire qui changera la face du monde. La France s'y trouve exposée, comme nulle autre, par son histoire et sa géographie. Elle en est remuée dans ses profondeurs.
Tantôt par juste compassion. Tantôt par raison, lorsqu'elle résiste à voir la nation envahie par toute la misère du monde. Tantôt, enfin, par réflexion, lorsqu'elle s'avise que l'immigration
inéluctable avive la mue pathétique de la nation.
Le bilan de la politique française d'immigration est désastreux. La fatalité y a sa part : la porte cochère méditerranéenne, l'ancienneté de nos liens coloniaux avec l'Afrique blanche,
noire et francophone conféraient d'emblée à la France le record peu envié de l'immigration non européenne. Mais une interminable incurie a laissé son déferlement ruiner l'intégration
souhaitable comme un barrage rompu ruine l'irrigation. Souvenez-vous : Mitterrand escomptait encore de l'immigration africaine qu'elle s'intégrât benoîtement comme jadis l'espagnole, la
portugaise, l'italienne... Passons ! Nous voici donc héritiers de ghettos, de zones de non-droit et parfois de « non-France », où la drogue a pignon sur rue, où l'école est gangrenée, l'ordre
public défié.
Une réaction enfin volontariste, sous Sarkozy, a ralenti l'afflux. Une politique d'expulsion, cruelle et démonstrative, a restreint, moins qu'on ne prétend, le solde global des clandestins,
mais a fait savoir urbi et orbi que la France n'était plus la « passoire » de jadis. Les flux s'en sont trouvés quelque peu disciplinés.
Reste, hélas, cette montagne d'échecs : l'intégration plus ou moins ratée des immigrés ou des fils d'immigrés du dernier demi-siècle. C'est à ce travail d'Hercule
qu'Eric Besson, successeur d'Hortefeux, veut s'atteler.
Ce ne sera pas facile. Car toute l'affaire de l'immigration est devenue, au fil des ans, une décharge d'intentions avortées, un brouillon sans cesse raturé. Ainsi des cibles de l'immigration
nécessaire, celle de l'immigration choisie. Ainsi du pacte européen indispensable mais encore bancal. Ainsi des « non-dits » qui rôdent dans l'attribution des visas entre les immigrés
désirables et les non désirés. Ainsi des regroupements familiaux que les droits français et européen interdisent de proscrire, mais qui suscitent dans les consulats et préfectures des
restrictions arbitraires et sournoises. Ainsi du marécage procédurier qui ne cesse de s'étendre.
Enfin, dernier lièvre levé dans ces fourrés impénétrables, celui des enquêtes nécessaires pour « mesurer la diversité », comme en usent Américains et Anglais. En France, le comptage
ethnique soulève un tollé chez les républicains, de gauche comme de droite, rétifs à tout ce qui fleure la distinction communautariste.
Yazid Sabeg ou, plus nuancée, Michèle Tribalat ont pourtant raison de vouloir mieux connaître, par la statistique, un paysage démographique marqué par l'origine des immigrés étrangers ou
français : en France, on discourt de l'immigration sans savoir au juste ce qu'elle est et où elle est. Or une réalité, bon gré mal gré, « communautariste » se dessine. Elle inspire déjà, pour
l'école par exemple, des mesures de discrimination positive. Il n'est pas sacrilège de mieux savoir où l'on met les pieds.
Nos républicains ne devraient pas grimper aux rideaux. Le modèle communautariste à l'américaine n'est pas près de gagner la France. Le ciment idéologique de la nation française l'interdit. Et
d'ailleurs, il n'est même pas sûr que le communautarisme américain, survolté par l'élection d'Obama, transcendé par le patriotisme sans failles d'un grand pays dominateur, n'ait pas un jour à
souffrir des nouvelles défaillances de l'Amérique. En France, un communautarisme reconnu, accepté, installé jetterait la France dans les gouffres. Déjà le patriotisme est, chez nous, en peau de
chagrin. Et sans le « logiciel » républicain, comment maintenir unie une nation française si encline, depuis des siècles, à toutes sortes de divisions ?
De Gaulle a remis debout un pays plus meurtri qu'on le dit par les défaites humiliantes de 1940, d'Indochine et d'Algérie. Le gaullisme a repeint la façade, mais, à l'intérieur, le bâtiment
reste délabré. Le travail de deuil d'une France révolue n'est pas achevé. Le temps et la réforme s'y emploient non sans peine. De même, c'est avec le temps-et beaucoup de soins-que
l'immigration apparaîtra enfin pour ce qu'elle est : une chance pour la France.
Claude Imbert, Le Point
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