Trois fois oui, car trois articles qui soutiennent le choix de la France
Un article, nouveau, de Jean-Marie Bockel, et deux articles déjà publiés…
L’Alliance atlantique : un choix social-démocrate - par Jean-Marie Bockel
DNA. jeudi 2 avril 2009
« Le sommet de Strasbourg-Kehl, organisé pour la première fois en commun entre la France et l’Allemagne, est celui de toutes les ambitions : la transformation de l’OTAN, de ses missions
et de son périmètre d’action, la définition d’un nouveau concept stratégique, la poursuite de l’élargissement à de nouveaux Etats européens en quête de sécurité collective.
Il vient ainsi confirmer que les avancées significatives obtenues en matière d’Europe de la défense durant la présidence française de l’Union européenne justifient que la France soit davantage
impliquée dans les prises de décisions qui engagent ses hommes sur les théâtres d’opération.
L’Alliance de 1966, année de sortie du commandement militaire -par souci d’équilibre stratégique-, décision voulue par le général de Gaulle, n’a plus grand-chose à voir avec le contexte de 2009.
L’OTAN a beaucoup changé depuis la fin de la Guerre froide. Les forces permanentes ont disparu.
L’Alliance s’est élargie aux pays d’Europe de l’Est. Elle mène des opérations de gestion de crise hors de l’espace euro-atlantique.
Jusqu’ici, les Français, qui ont toujours eu tendance à assimiler l’OTAN aux Etats-Unis, ont surtout considéré l’Alliance au gré des réchauffements ou refroidissements entre les deux nations. Dès
lors, nul étonnement que cette question ait été au coeur des débats parlementaires qui ont structuré la Ve République, témoignant que la question reste au coeur du clivage entre conservatisme et
progressisme.
Au moment de la sortie du commandement militaire, de nombreux parlementaires socialistes et radicaux, en premier lieu François Mitterrand, Gaston Defferre, Gaston Monnerville, Pierre
Mendès-France, s’érigèrent contre ce retrait, allant jusqu’à déposer en avril 1966 une motion de censure pour manifester leur désaccord avec la décision prise par le général de Gaulle. C’était
assez naturel puisqu’auparavant c’est sous les gouvernements Pleven et Queuille que la SFIO avait signé l’essentiel des accords militaires intégrés. Enfin, n’est-ce pas François Mitterrand qui,
devenu président de la République, engagea la France sur la voie de la réintégration ?
La social-démocratie européenne a toujours été à la pointe du combat pour défendre et justifier l’existence même de l’Alliance. C’est vrai partout en Europe, sauf en France, où, encore ces
dernières semaines, le débat semblait figé aux présupposés et aux perceptions politiques de la « gauche de la gauche » des années 70.
Il faut souligner que nombre de grandes figures de l’OTAN qui furent d’abord de grands Européens, dont le Belge Paul-Henri Spaak ou
l’actuel secrétaire général du Conseil européen Javier Solana, qui fut secrétaire général de l’OTAN de 1995 à 1999, furent aussi des dirigeants de premier plan des partis socialistes de leur
pays, comme nombre d’autres secrétaires généraux de l’OTAN.
Faut-il s’étonner, dès lors, que les démocraties européennes, notamment celles qui ont connu dictatures et régimes autoritaires, à l’instar de la Grèce, du Portugal et de l’Espagne, se soient
reconstruites sur la base des valeurs inscrites dans le Traité de Washington ?
C’est en dialoguant avec des responsables socialistes européens que je me suis forgé l’intime conviction que cette décision était non seulement opportune pour la place de la France en Europe,
mais indispensable pour la construction européenne elle-même. C’est dire combien c’est avec un esprit confiant que la France peut aborder ce 60e anniversaire de l’Alliance. »
Jean-Marie Bockel.
Édition du jeudi 2 avril 2009 des Dernières Nouvelles d’Alsace
Les mensonges des « Anti
OTAN »
Bernard-Henri Levy
Le Point 18 03 09
Il n’y a décidément pas de limites à la mauvaise foi en politique. Et l’ubuesque débat sur la place de la France dans l’Otan en est
une nouvelle illustration.
Il n’est pas correct, d’abord, de parler, comme on le fait partout, de « retour » de la France dans l’Alliance. Et cela parce que la
France, il ne faut pas se lasser de le répéter, n’a, en réalité, jamais quitté l’Otan. Elle a quitté, en 1966, sous de Gaulle, son commandement militaire intégré. Mais elle n’a pas
quitté son Conseil politique. Elle participe, depuis toujours, à la vie de 36 de ses 38 comités. Elle a des soldats sur chacun, je dis bien chacun, des théâtres (Bosnie, Kosovo, Afghanistan) où
l’Alliance est engagée.
Il est absurde de dire ensuite qu’en reprenant sa place au Comité des plans de défense, qui est la seule instance majeure qu’elle
continue de bouder et que concerne, donc, la décision de Sarkozy, la France perdra de son influence. Et cela est absurde parce qu’elle a obtenu, en échange, la tête d’un des deux centres de
commandement stratégiques de l’Alliance (Norfolk) et d’un de ses trois centres régionaux (Lisbonne).
Aujourd’hui, nous ne sommes à la tête de rien. Nous envoyons nos soldats risquer leur vie sans avoir la moindre influence sur la définition de la stratégie. Demain, ce sont des généraux français
qui siégeront dans le saint des saints de l’Allied Command Transformation où se conçoivent, notamment, les nouveaux systèmes d’armement. Perte d’influence, vraiment ?
Il est faux, factuellement et simplement faux, de prétendre que la France va, ce faisant, s’aligner sur « l’Empire ». Outre que les
temps ont changé depuis l’époque où l’Otan pouvait être vue comme un pur instrument de la puissance américaine, outre que nombre des opérations qu’elle a menées (Kosovo, Bosnie, bombardement de
Belgrade) l’ont été en terre d’Europe et à la demande de l’Europe, outre, enfin, que, dans un cas récent au moins, celui de l’association de la Géorgie et de l’Ukraine, on a vu l’Europe dire non
à l’Amérique et, hélas, l’emporter, il est évident que c’est le contraire qui se produira.
C’est en étant dans l’Otan sans y être, en siégeant dans tous ses comités à l’exception de celui où se discutaient les choix essentiels, que la France laissait à d’autres la conduite du bateau où
elle était embarquée ; c’est en y reprenant toute sa place, en y retrouvant la parole et en participant à ses débats qu’elle se donnera les moyens de peser, de faire prévaloir ses intérêts et
d’aller contre, si besoin, les intérêts américains.
Il est non seulement faux mais scandaleux d’affoler, alors, les populations en brandissant l’épouvantail des « guerres dont nous ne
voulons pas et où nous nous trouverons mécaniquement entraînés ». C’est scandaleux parce qu’à l’exception d’un cas (un pays de l’Alliance directement attaqué) la règle est celle de
l’unanimité.
C’est inacceptable car, une fois l’éventuelle intervention décidée, c’est à chaque pays qu’il appartient (sur la base du volontariat) de décider ou non du nombre de soldats mis à disposition de
l’opération. Et c’est se moquer du monde car, pour ne prendre que le cas de la guerre en Irak, l’appartenance sans réserve aux structures de l’Alliance n’a pas empêché l’Allemagne de s’y opposer
avec autant de fermeté qu’une France supposément forte de sa souveraine « exception ».
Et quant à l’argument selon lequel, en jouant l’Otan, on sacrifierait le seul projet qui vaille et qui est celui de la défense
européenne, c’est une autre plaisanterie. Car enfin il y a bien des obstacles à cette Europe de la défense. Mais il en est un au moins que la décision de Nicolas Sarkozy lèvera : c’est la
suspicion dont nous étions l’objet de la part de nos partenaires et qui tenait, précisément, à ce choix de faire cavalier seul au sein de l’Otan. Peut-on faire confiance à une France juchée sur
les ergots d’une indépendance nationale qui s’est si souvent traduite par des amitiés contre nature (l’Irak de Saddam, l’URSS finissante, sans parler de la trop fameuse « politique arabe » du
Quai d’Orsay) ?
Veut-on d’une communauté européenne de défense qui se ferait au détriment de la communauté atlantique (et de notre solidarité de principe avec le camp des démocraties) ? C’est la question que se
posent Hongrois, Polonais, Tchèques, mais aussi Allemands, Italiens ou Espagnols. C’est une question qu’ils n’auront, désormais, plus de raison de soulever. Et ce, pour le plus grand bien de la
construction européenne et de son esprit.
Qu’un Jean-Marie Le Pen ne veuille pas entendre ces évidences, cela se comprend.
Qu’il soit rejoint par les « anti-impérialistes » façon Besancenot, cela est dans l’ordre. Qu’un quarteron de gaullistes, de
souverainistes, de chevènementistes rallie cet axe de fortune, ce n’est pas non plus très grave.
Mais que les socialistes d’une part et les amis de François Bayrou de l’autre se joignent à ce piètre concert, qu’ils tournent le dos,
ce faisant, les uns à la mémoire de Mitterrand (qui s’opposa, dès 1966, à la décision du général de Gaulle), les autres à l’héritage de la démocratie chrétienne (intraitable, ce fut son honneur,
sur la question totalitaire), voilà qui est plus navrant.
Anti-américanisme pavlovisé ? Opposition systématique, sans nuances, irresponsable ? Ou incapacité, une de plus, à comprendre le monde
où nous sommes entrés depuis la fin de la guerre froide ? Chacun appréciera. Et adjurera, comme ici, les siens de se ressaisir.
Bernard-Henri Levy
Le Point
La France dans l’OTAN, le mauvais procès
par Bruno Tertrais
LE MONDE | 05.03.09 |
Il n’est pas illégitime de s'interroger sur le pari que s'apprête à faire la France en réintégrant les structures
militaires de l'OTAN. Paris espère ainsi rétablir la confiance avec nos alliés qui nous soupçonnent de vouloir, à travers la construction de l'Europe de la défense, affaiblir l'Alliance
atlantique. Nous ferions ainsi la démonstration de notre bonne volonté, et serions ainsi en bien meilleure posture pour relancer le projet militaire européen, en complémentarité avec l'OTAN.
L'argument a du mérite, d'autant plus que la convergence entre l'OTAN et l'Union européenne est devenue très forte : aujourd'hui, pas moins de vingt et un pays sont membres des deux entités. Mais
c'est un fusil à un coup : la carte doit être bien jouée. Et l'on peut craindre, par ailleurs, que nos meilleurs officiers soient davantage tentés par de hautes fonctions au sein de l'OTAN que
par de plus modestes postes européens. On peut, dès lors, comprendre certaines interrogations.
En revanche, l'argument qui consiste à suggérer que nous nous rangerions de ce fait sous
la bannière américaine, et que nous perdrions à la fois notre liberté de manoeuvre diplomatique et notre image de puissance indépendante, n'est pas fondé. Dire que nous ne serions plus en mesure
de nous opposer à la politique américaine, ou aux requêtes de participation aux aventures extérieures de Washington, n'a pas de sens. Les décisions au sein de l'Alliance se prennent par
consensus, et nos alliés européens tiennent tout autant que nous au maintien de cette règle. Et chaque pays membre reste maître de sa contribution militaire aux opérations
communes.
Les opposants à la réintégration oublient souvent un point essentiel : la possession par
la France d'une capacité de dissuasion nucléaire indépendante, dont le statut ne serait aucunement affecté par une réintégration. Cette capacité nous permet d'affirmer que notre survie ne dépend
pas d'autrui et ainsi d'être en mesure, lorsque cela est légitime, de critiquer la politique américaine. L'auteur de ces lignes n'était pas favorable à la ligne française d'opposition active à
l'intervention des Etats-Unis en Irak en 2003 ; mais l'indépendance stratégique que nous confère la dissuasion nous avait permis de faire ce choix. (L'Allemagne avait d'emblée refusé de
participer à l'opération, mais elle n'aurait pas pris la tête d'une opposition active à Washington.)
Il ne faut pas se tromper d'époque : si le général de Gaulle avait estimé que seul le
retrait de l'organisation intégrée permettrait de recouvrer notre pleine souveraineté, c'est parce qu'il y avait, dans les années 1960, une forte présence militaire américaine en France. Or
Washington n'a ni d'intention ni de raison de demander le retour de ces forces sur le territoire.
Entendre que nous prenons le risque, en réintégrant l'Alliance atlantique, de donner le sentiment de nous barricader dans un "camp
occidental" laisse perplexe. Ceux qui avancent cet argument devraient aller jusqu'au bout de leur logique, et proposer de quitter l'OTAN ! Mais, surtout, cet argument ne tient pas compte d'une
réalité politique : au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie ou en Amérique latine, ce n'est pas le statut exact de la France dans l'organisation atlantique qui compte, mais sa politique vis-à-vis
des Etats-Unis et sa participation effective aux opérations communes. Quiconque a évoqué le sujet avec des responsables de mouvements islamistes afghans ou pakistanais sait que les subtilités
institutionnelles de l'OTAN leur échappent. Ce qui compte pour eux est de savoir ce que fait la France en Afghanistan et si elle est, ou non, une alliée des Etats-Unis.
Au demeurant, l'Alliance atlantique n'a pas l'ambition d'être la représentante exclusive
de la famille occidentale. Le traité de Washington (1949) ne comprend aucune référence à l'"Occident". Et si elle représente bien une famille de pays liés entre eux par des valeurs communes
d'origine occidentale, ce n'est nullement en opposition, par exemple, au monde musulman. Faut-il rappeler que la Turquie en est membre depuis cinquante-sept ans ? Et que les trois grandes
opérations de l'OTAN - Bosnie, Kosovo, Afghanistan - ont été en défense ou en soutien de populations majoritairement musulmanes ?
Enfin, dire que notre voix porterait moins parce que nous serions intégrés revient à commettre un contresens. Au sein de l'Alliance atlantique, elle porterait au contraire davantage. Nous y
serions en meilleure position pour défendre nos intérêts nationaux. Et l'entrée en nombre d'officiers français au sein des commandements de l'OTAN garantirait une meilleure prise en compte de nos
conceptions en matière de défense et de sécurité.
Au moment où l'Alliance s'apprête à mettre en chantier un nouveau concept stratégique, un poids accru de la France dans ses travaux serait un atout non négligeable.
Bruno Tertrais est maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique.
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