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 RECONQUÊTE est un  mouvement en construction. Ce n'est pas un parti politique, mais un Cercle de Réflexion et d'Action, ouvert à tous ceux, à quelque parti qu'ils appartiennent, ou sans parti, qui se reconnaissent dans ses valeurs et  principes. La Responsabilité et l'équivalence entre droits et devoirs à tous les niveaux,  le libéralisme économique,  la solidarité,  le choix d'une évolution réaliste et progressive dans le social et le sociétal,  l'Europe... 

 

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2 avril 2009 4 02 /04 /avril /2009 08:42

Au moment où l'on envisage à Londres une "refondation"  ou une "moralisation" du capitalisme, ce discours de Raymond BOUDON,  prononcé le 9 février dernier alors qu'on lui remettait le prix Alexis de Tocqueville, ( discours communiqué par un de nos amis)  m' a intéressé
... 


Monsieur le Président, mes chers Confrères, Mesdames, Messieurs, chers amis[1],

Recevoir le prix Tocqueville est pour moi une grande joie et un grand honneur, non seulement parce que je m’inscris ainsi dans une lignée de lauréats prestigieux, mais parce que cette distinction est pour moi l’occasion de célébrer la mémoire de l’une des trois très grandes figures des sciences sociales qui, avec Max Weber et Durkheim, ont accompagné toute ma vie professionnelle. J’ai toujours été impressionné notamment par la seconde Démocratie en Amérique, celle de 1840, un chef d’œuvre qui représente une étape majeure dans un flux de recherches important et continu, toujours bien vivant aujourd’hui.

*

Un superbe aphorisme des Souvenirs de Tocqueville résume admirablement la thèse principale de sa seconde Démocratie : L’avenir, juge éclairé et impartial, mais qui arrive hélas ! toujours trop tard. Cet aphorisme signifie que, dans les sociétés démocratiques, l’avenir tend à ne retenir des soubresauts du passé, du mouvement vibrionnant qui affecte la vie des institutions et des idées, que ce qu’en approuverait un juge éclairé et impartial. Un peu comme l’histoire des sciences est peuplée sur le court et le moyen terme de querelles inexpiables entre savants, mais ne retient sur le long terme que les théories les plus solides, le court et le moyen terme moral, social et politique sont, eux aussi, faits de dissensions et de conflits. C’est seulement dans le long terme que la main invisible du juge éclairé et impartial consent à se manifester.

Lorsque Tocqueville affirme avec une fierté non dissimulée être l’inventeur d’une science politique nouvelle, il a en tête une science qui soit capable de déchiffrer les tendances sous-jacentes aux aléas du court terme, mais aussi d’échapper au subjectivisme, celui d’un Guizot ou celui, tout différent bien sûr, d’un Michelet. C’est encore parce qu’il était habité par la conviction que résume sa métaphore du juge éclairé et impartial que le député de la Manche qu’il fut a livré avec constance deux combats politiques : l’un pour l’abolition de l’esclavage sur les terres de souveraineté française, l’autre pour l’adoption du suffrage universel, bien qu’il mesurât pleinement les risques qu’il comportait. Dix ans après la publication de la seconde Démocratie, il a sans doute vu une justification de ses appréhensions dans l’approbation par l’électorat du coup d’Etat du 2 décembre, qu’il avait désapprouvé et qui avait provoqué son retrait de la vie politique.

D’où lui venait, malgré cela, sa conviction que le suffrage universel était appelé à se généraliser ? De ce qu’il découle du principe de l’égale dignité de tous les hommes, indépendamment de leurs qualités et de leurs mérites.

Le moteur de l’histoire réside donc selon Tocqueville plutôt dans les idées des hommes que dans leurs intérêts matériels, contrairement à ce que soutiendra Karl Marx, son cadet d’une dizaine d’années. Certaines idées sont supérieures à d’autres, à la fois du point de vue des principes qui les inspirent et des effets qu’on peut en attendre. D’autres sont bonnes du point de vue des principes et incertaines s’agissant de leurs effets. Mais lorsqu’une idée est préférable à une autre du point de vue des principes, elle tend à être retenue.

C’est pourquoi Tocqueville a décrit l’évolution des idées et des institutions dans les démocraties modernes comme guidée par la providence. Mais comme il était agnostique, la providence n’était dans son esprit qu’une métaphore, désignant l’effet composite des jugements individuels des hommes. Elle signifie que, sur le long terme, l’opinion publique est le moteur même de l’évolution morale, sociale et politique, bien qu’elle puisse se révéler tyrannique sur le court et le moyen terme.

Mais Tocqueville est parfaitement conscient du fait que l’action de la providence est toujours menacée par des forces adverses. Il n’y a pas selon lui de déterminisme historique. L’absence de déterminisme lui paraît même vitale, car c’est elle qui confère un sens à l’action politique, en lui confiant le soin de combattre les forces qui retardent les arrêts du juge éclairé et impartial.

Le caractère complexe de la théorie politique de Tocqueville tranche en fin de compte de façon saisissante avec le simplisme des essayistes d’aujourd’hui qui voient dans ce qu’ils baptisent la démocratie d’opinion une perversion de la démocratie représentative.

*

Après Tocqueville, le grand sociologue allemand Max Weber a développé une théorie proche de la sienne, en la précisant. Ce ne sont pas les intérêts réels ou supposés qui guident l’action des hommes, mais bien les idées, déclare-t-il. Dans le court et le moyen terme, la vie politique des sociétés démocratiques est minée par de sérieux conflits de valeurs. Que bien des idées soient supérieures à d’autres du point de vue des principes qui les inspirent, mais incertaines du point de vue de leurs effets, crée une tension entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, tension qui confère à l’histoire une dimension inévitablement conflictuelle, et dans certains cas tragique. Mais dans les long terme, ce sont les idées les plus viables qui tendent à émerger.

L’une des découvertes majeures de Tocqueville et de Weber est donc d’avoir montré que, par delà le bruit et la fureur de l’histoire, on discerne un processus de rationalisation de la vie morale, sociale et politique dans les sociétés démocratiques. Mais ils ont bien vu aussi que ce processus était en butte à des forces adverses, conjoncturelles et structurelles.

L’une de ces forces structurelles a été découverte et qualifiée par Roberto Michels, un disciple de Max Weber, de loi d’airain de l’oligarchie. Cette idée lui a été inspirée par son expérience directe des syndicats et des partis sociaux-démocrates italiens et allemands. Ils affichaient en toute bonne foi une éthique démocratique. Mais leur pratique se présentait comme oligarchique. Leurs équipes dirigeantes parvenaient en effet régulièrement à imposer à leurs sympathisants des politiques que ceux-ci récusaient. Roberto Michels constate que cette tendance à l’oligarchie n’affecte pas seulement les syndicats et les partis, mais les démocraties dans leur ensemble et la qualifie pour cette raison de loi. Mais, malgré tous ses efforts, il ne parvint pas à en expliquer les raisons d’être.

C’est finalement un économiste et sociologue de notre temps, l’Américain Mancur Olson, qui a identifié le mécanisme responsable des menaces oligarchiques qui pèsent sur toute démocratie : lorsqu’un petit groupe organisé cherche à imposer ses vues à un grand groupe non organisé, explique-t-il, il a des chances de ne rencontrer que peu de résistance. Car chacun des membres du grand groupe sait qu’il recueillerait les fruits de la résistance même s’il n’y participe pas. Il a donc tendance à se comporter en passager clandestin, c’est-à-dire à compter sur autrui pour exercer des pressions visant à contrer le petit groupe organisé. Il s’ensuit qu’une action collective du grand groupe contre le petit a de fortes chances de ne pas se produire.

 Ce mécanisme explique que l’appareil d’un parti puisse imposer à ses sympathisants une politique contraire à leurs vœux. Il explique aussi qu’un gouvernement puisse accorder davantage d’attention aux exigences des corporations et des groupes d’influence qu’aux demandes du public et à l’intérêt général. Conséquence de ce mécanisme : un gouvernement démocratique qui ne peut pas compter sur l’autorité d’un parlement respecté par l’opinion est particulièrement exposé à ce risque, car il se retrouve seul face aux corporations et aux groupes d’influence.

Le mécanisme mis en évidence par Olson explique aussi la persistance des phénomènes idéologiques dans les sociétés démocratiques. Pourquoi –pour évoquer un thème d’actualité- a-t-on pu si longtemps infliger aux élèves français la grammaire structurale, la méthode de lecture globale ou une pédagogie d’inspiration rousseauiste, alors qu’on avait pu très vite observer que ces mesures étaient contreproductives ? Pourquoi a-t-on pu imposer dans les manuels destinés à l’enseignement secondaire une histoire largement mythique de la Révolution française ? Pourquoi a-t-on si longtemps en France divinisé l’Etat et diabolisé l’entreprise ? D’où provient, Monsieur le Président, l’idée reçue selon laquelle la gauche aurait le monopole du cœur ? Toutes ces idées ont été lancées par des réseaux de connivence et d’affinité. Seule une fraction du public y adhère. Mais, en vertu de l’effet Olson, le public dans son ensemble n’a pas la volonté de s’y opposer. C’est pourquoi des idées fausses peuvent s’installer pour un temps toujours trop long. C’est pourquoi l’on voit apparaître le phénomène dit de la pensée unique, du politiquement correct, voire –dans les nations de tradition centralisatrice surtout- du terrorisme intellectuel. C’est l’une des raisons enfin pour lesquelles l’avenir arrive hélas ! toujours trop tard.

*

Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs, les quelques théories que je viens d’évoquer permettent d’abord d’opposer un optimisme bien tempéré au pessimisme qui s’affiche volontiers aujourd’hui sur l’évolution des démocraties. En même temps, elles identifient certains des risques majeurs auxquels celles-ci sont exposées et notamment ceux qui résultent de l’impuissance du public face aux corporations ou aux groupes d’influence. Et elles définissent le sens de l’action politique : anticiper sur les jugements du juge éclairé et impartial.

Ces théories montrent encore que les sciences sociales peuvent contribuer efficacement à la compréhension des phénomènes politiques et sociaux et par suite servir la vie démocratique, dès lors qu’elles acceptent de se conformer aux règles des autres sciences. De Montesquieu à Olson, en passant par Tocqueville et Max Weber, on observe bien une continuité, un approfondissement, une efficacité explicative voire prédictive et une cumulativité des théories élaborées par les sciences sociales et politiques d’inspiration scientifique.

J’ai moi-même constamment tenté, à mon niveau, de suivre le modèle proposé par ces figures exemplaires. Cela m’a notamment conduit dans les dernières années à entamer des travaux sur les sentiments moraux, les sentiments de justice, les normes et les valeurs. Ils montrent que le public est loin d’adhérer au relativisme en faveur auprès des élites, à savoir de la doctrine qui tend à placer toutes les idées, toutes les productions de l’esprit et finalement toutes les cultures sur le même plan.

L’ascendant du relativisme auprès des élites me paraît avoir des effets redoutables. Il explique le sentiment de perte des repères qui caractérise la vie intellectuelle, sociale et politique, voire artistique, des démocraties contemporaines. L’un des compositeurs les plus célèbres de notre temps n’a-t-il pas déclaré publiquement, dans un entretien qui a fait le tour des rédactions du monde entier, que les attentats du 11 septembre étaient la plus grande œuvre d’art qui ait jamais été conçue ?

Sur un sujet beaucoup plus ponctuel mais qui engage lourdement l’avenir, l’influence du relativisme explique un fait préoccupant identifié par deux rapports récents rédigés, l’un à la demande du Ministre de l’Education nationale en exercice, notre confrère Xavier Darcos, l’autre à l’initiative de l’Académie des sciences morales et politiques[2] : selon ces rapports, les manuels français de sciences économiques et sociales donnent l’impression de mettre sous les yeux du jeune citoyen, moins le savoir solide que ces disciplines ont accumulé au cours du temps, qu’un catalogue d’opinions.

Cela est d’autant plus regrettable que les sciences économiques et sociales sont devenues dans les démocraties d’aujourd’hui, à côté des humanités et des sciences de la nature, le troisième pilier de la culture générale.

Raymond Boudon



[1][1] Allocation prononcée le 9 février 2009 à l’Institut de France, à l’occasion de la remise du Prix Alexis de Tocqueville 2008 par le Président Valéry Giscard d’Estaing. Les discours prononcés à cette occasion sont reproduits sur le site de l’Académie des sciences morales et politiques <asmp.fr> et proposés sur celui de Canal académie <canalacademie.com>.

[2] Commentaire, n°123, Automne 2008, 725-776.

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Published by Raymond Boudon - dans Réflexion politique
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commentaires

peaceonearth 05/04/2009 11:37

Pas bien compris non plus ce que tente ici d'exprimer M Arié.

marc d'Héré 04/04/2009 11:55

Idées moteur de l'histoire et importance de la culture....


Ci dessous, Dépêche AFP
Une cinquantaine de musées et une centaine de monuments nationaux tels que le Louvre, Versailles ou le Mont-Saint-Michel sont désormais gratuits, à partir d'aujourd'hui, pour les jeunes de moins de 26 ans de l'Union européenne et les enseignants français.
La mesure, annoncée en janvier par Nicolas Sarkozy, entre en vigueur ce samedi dans les établissements nationaux tels que les musées du quai Branly, d'Orsay, de Cluny, Picasso, du Quai Branly, le Centre Pompidou, le musée de la Marine, le Mont-Saint-Michel, le Museum d'Histoire Naturelle, l'Arc de triomphe, le Panthéon, la cité de Carcassonne, Carnac ou les tours de Notre-Dame.

AFP

Elie Arié 02/04/2009 23:50

Et bien, te voilà aux antipodes d' Adam Smith, qui était un économiste-philosophe, et qui, après avoir bien analysé les caractéristiques et les avantages du marché (" Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur, ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais du souci qu’ils ont de leur propre intérêt. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur amour-propre, et nous ne leur parlons jamais de nos propres besoins, mais de leurs avantages ")a écrit la « Théorie des sentiments moraux », où il soutient que l’homme est mu par les passions dans ses relations économiques et sociales: il aime susciter l’admiration et l’envie, il est vaniteux, la persuasion est au cœur de sa démarche, c’est un imitateur né.Bref, on est aux antipodes de la loi de l’offre et de la demande et du consommateur de Pavlov qui achète un peu plus quand les prix baissent et un peu moins quand les prix montent.

Marc d'Here 03/04/2009 00:09


Je ne comprends pas en quoi cela contredit mon analyse du déterminisme du marxisme,  et de la force des idées dans la révolution française...Qui étaient ma réponses à tes deux
remarques...

Et je ne vois pas davantage en quoi ton commentaire sur les idées qui seraient toujours dépendantes du rapport de production, (serait confirmé, pas plus qu'infirmé d'ailleurs) par ce que tu nous
rappelles d'A. Smith.

Je ne comprends pas...J'ai peur que tu ne t'aventures dans un domaine que tu maitrises mal... Mais peut-être est-ce moi qui ne comprends pas ta subtilité.


Elie Arié 02/04/2009 18:50

Précision (après réflexion): si je trouve ce texte intéressant, je ne suis tout de même pas d'accord.

Je ne pense pas que les idées aient une vie indépendante de la vie matérielle.
Le suffrage universel est né à la suite de la révolution quand la question de la légitimité du pouvoir s'est posée.
Le roi tenait sa légitimité et donc son pouvoir de Dieu, un fois renversé d'où pouvait venir la légitimité sinon d'une entité terrestre qui s'appelle le peuple.
Tout ça pour dire que les institutions politiques et l'idéologie qui va avec naissent du besoin engendré par par le degré d'évolution des échanges et de la production.
De ce point de vue je pense que Marx n'a pas encore été dépassé.

(PS- Si tu me réponds: merci d'éviter de parler du goulag...).

Marc d'Here 02/04/2009 22:56


Je ne pensais pas parler du goulag, mais tu fais bien de le signaler, tant la pensée de Marx (basée sur un   déterminisme et donc par essence refusant la notion même de
liberté), y conduir inéxorablement.

Non, je me contenterai de reprendre ce que tu écris et qui prouve le contraire de ce que tu défends. C'est bien parce que l'idée même de légitimité divine, et de justification du pouvoir
personnel imposé, était de plus en plus controversée et niée (rôle des "lumières") que la chute de la royauté a été rendue possible, et  qu'une autre idée a pris le dessus, celle de
la souveraineté populaire qui a permis la révolution. La fin d'une "idée" et la naissance d'une autre (sans aucun changement décisif dans la production ou les échanges, de Louis XIV à Louis
XVI).

On pourrait prendre de nombreux autres exemples ( récemment les horreurs du terrorisme islamique ou les centaines de milliers de morts dûs à la lutte entre chiiteset sunnistes) reposent-ils
sur autre chose que des idées (si l' on peut employer ce mot).

D'ailleurs on pourrait sans doute trouver des exemples dans les deux sens, mais en creusant les actions  on pourrait, sans doute assez souvent retrouver une idée et la plupart du temps n'ayant
rien à voir avec les degrés d'évolution des échanges et de la production.


Elie Arié 02/04/2009 17:50

Texte très intéressant... et qui démontre que les petits esprits se rencontrent!

J'ai eu l'occasion de citer longuement Raymond Boudon dans mon bouquin sur l'homéopathie (non, pas de références ni de pub sur ton site)à propos de sa réflexion sur "qu'est-ce qui fonde les croyances collectives?", réflexion qu'on peut trouver ici:

« Les croyances collectives » :
http://www.canal-u.education.fr/canalu/ affiche_programme.php?chaine_id=1&programme_id=989651