Mercredi 30 juillet 2008
Un texte de Philippe Val, que m' a adressé  PI de Verneuil, un lecteur de ce blog. Déjà publié le 31 juillet, beaucoup d'entre vous ne l'ont sans doute pas lu, je le publie à nouveau...


paru dans Charlie Hebdo, le 31 août 2005.

La famille de gauche est divisée en deux sous-familles, les traîtres et les crétins. Et le divorce menace. Depuis longtemps. Depuis la création de la SFIO en 1905. Jules Guesde, issu du courant marxiste, a été le premier crétin historique officiel, et Jean Jaurès, le fondateur, le premier traître. Les traîtres et les crétins se sont succédé, combattus, alliés, pendant un siècle. Oui, nous fêtons cette année le centenaire de cette longue scène de ménage à côté de laquelle Qui a peur de Virginia Woolf ? ressemble à La vie en rose.

Jaurès a tout de suite analysé l'origine du ressentiment : l'affaire Dreyfus. Guesde voulait qu'on laissât la bourgeoisie régler ses problèmes toute seule, l'affaire Dreyfus étant une affaire bourgeoise. C'était un crétin. Jaurès s'est engagé dans la défense d'un capitaine juif d'origine bourgeoise. C'était un traître. Jaurès a tout de suite compris que l'entrée du socialiste Millerand dans le gouvernement bourgeois de Waldeck-Rousseau en 1899 n'était qu'un prétexte pour les guesdistes, qui ne digéraient pas les dreyfusistes.

Jusqu'en 1920, bon an mal an, les traîtres et les crétins cohabitèrent au sein de la SFIO. Puis ce fut de nouveau le divorce, et la création du Parti communiste par les crétins qui ne voulaient pas faire le jeu du traître Léon Blum. Blum était traître car il ne croyait pas à la nécessité de la suspension des droits démocratiques pour réussir une révolution bolchevique. Et Marcel Cachin était un crétin qui, après un voyage dans la Russie des soviets, revint convaincu qu'après quatre ans de guerre mondiale une bonne dictature ferait du bien aux survivants.

Dans les années trente, certains crétins entamèrent une nouvelle procédure de divorce, parce que le traître Blum n'était pas assez radical. C'est ainsi que naquit le Parti populaire français du crétin Jacques Doriot, vieux militant socialiste exclu du Parti des traîtres en 1934 pour avoir constitué une aile radicale, une sorte de parti altermondialiste avant la lettre. On le retrouve à Radio Paris pendant la guerre, puis il fonde la Légion des volontaires français, qui va donner un coup de main à l'armée allemande sur le front russe. C'est sous l'uniforme allemand qu'il meurt sous la mitraille alliée en 1945. Après la guerre, pour aller vite, il a fallu toute l'habileté du traître Mitterrand pour réussir à mettre dans sa poche les crétins qui soutenaient Staline. Comme beaucoup de traîtres, Mitterrand était un visionnaire. Il avait deviné que les immenses territoires que l'on appelait le Bloc communiste finiraient par se libérer des crétins qui les opprimaient. A l'époque, historiquement parlant, le crétinisme était déclinant. Et s'allier avec un mouvement en voie d'effondrement ne mangeait pas de pain. En gros, les crétins n'avaient pas tellement le choix. Refuser la main tendue des traîtres, c'était se résoudre à l'impuissance, puis à la disparition. Lorsque, effectivement, le communisme s'effondra, il se produisit une chose que les traîtres n'avaient pas prévue. L'emprise territoriale du communisme disparut en effet, si l'on fait exception de ses résidus mutants que sont les régimes chinois, nord-coréen et cubain, mais, en revanche, le crétinisme survécut.

Mieux encore : tant que le crétinisme régnait en maître de l'autre côté du rideau de fer, les traîtres avaient beau jeu d'utiliser comme repoussoir tous ses échecs : économie en ruine, absence de libertés publiques, répression massive. Le crétinisme en action ne cessait de prouver qu'au fond les traîtres avaient raison. C'est ce qui a fait la fortune de la social-démocratie à partir des années 70. Pour ceux qui n'auraient pas encore compris, la social-démocratie est à la traîtrise ce que la Bible est au monothéisme.

Mais maintenant que le " crétinisme en action " a quasiment disparu et que la mémoire historique et la culture politique sont remplacées par la biographie de Zidane, le " crétinisme en pensée " relève la tête. Maintenant qu'il ne s'applique plus nulle part, l'amnésie générale qu'on essaie de nous vendre à la place du bonheur permet au crétinisme de vanter de nouveau ses propres mérites sans que la réalité vienne le contredire. A part la réalité nord-coréenne et la réalité cubaine. Mais elles sont microscopiques, et leur crétinerie est explicable, non pas par leur idéologie, mais par leur isolement dans un monde majoritairement converti à la traîtrise. Si l'on a oublié ce que l'on doit aux traîtres - les libertés publiques, les congés payés, la réduction du temps de travail, la libéralisation des moeurs, j'en passe et des plus futiles -, on se souvient en revanche avec émotion que les crétins nous ont fait rêver d'un avenir radieux.

Un homme comme Laurent Fabius le sait. Longtemps, il a fait route avec les traîtres. Mais, comprenant que non seulement les crétins ont survécu à l'effondrement du communisme, mais qu'ils en sont sortis impunis et stratégiquement renforcés par le fait que les conséquences de leur crétinisme avaient disparu de l'actualité, lui et ses amis ont admis qu'ils étaient dans l'erreur. Et ils ont eu le courage et l'intelligence de rejoindre le camp des crétins, en passe de redevenir plus nombreux que les traîtres.

Car la démocratie commande, dans un premier temps, de s'allier avec les plus nombreux si l'on veut accéder aux affaires. Même si, ensuite, la démocratie ne sert plus à grand-chose, puisque ce qui définit le crétin, c'est qu'il est comme un poisson qui se croit malin en votant contre l'eau sous prétexte qu'il ne la trouve pas assez claire. Alors que le traître, lui, préfère voter pour des filtres.

Cela dit, en tant que traître, je ne peux pas être objectif. J'ai toujours tendance à voir la paille dans l'oeil du crétin sans voir la poutre dans l'oeil du traître. J'ai d'ailleurs d'excellents amis crétins qui me le font remarquer assez souvent pour que j'en sois ébranlé. Si l'alliance des traîtres triomphants et des crétins déclinants était envisageable à la fin des années 70, et si, effectivement, elle a permis à la gauche d'arriver au pouvoir en 1981, l'histoire ne peut pas se répéter.

Car l'éthique victorieuse des traîtres pouvait se compromettre à peu de frais avec l'éthique en berne des crétins. Aujourd'hui que l'éthique des crétins a repris du poil de la bête puisque, depuis 25 ans, elle n'est plus responsable de rien d'autre que de ses discours démagogiques et que l'éthique des traîtres est plombée par les résultats mitigés des ses passages récents au pouvoir, la situation est l'inverse de celle de 1981. En 81, ce sont les traîtres qui faisaient rêver. Aujourd'hui, ce sont de nouveau les crétins. Or, de mon point de vue de traître, les dangers que les crétins font courir à l'humanité sont sans commune mesure avec ceux dont les traîtres sont porteurs. Car le traître est prudent, alors que le crétin lâche la proie pou l'ombre.

Aujourd'hui, si l'alliance avait lieu entre les traîtres et les crétins, ce serait au bénéfice exclusif des derniers. C'est pourquoi les traîtres n'ont plus aucun intérêt à chercher à digérer une bête devenue plus grosse qu'eux. En admettant qu'une réconciliation finisse par intervenir pour des raisons opportunistes - les prochaines élections générales - et qu'elle permette à la gauche unie de revenir au pouvoir, quelle politique étrangère, par exemple, serait appliquée ? Celle des traîtres, proeuropéens, et pour une paix négociée israélo-palestinienne ? Ou celle des crétins, souverainistes et favorables à une victoire des Palestiniens entraînant à terme la disparition de l'Etat d'Israël ? La France sera-t-elle un partenaire critique de l'Amérique, comme le désirent les traîtres, et radicalement opposée à l'islam politique ? Ou un ennemi de l'empire américain et allié des islamistes, comme le rêvent les crétins ? Quelle politique économique ? Ouverte, et régulée à la fois par des instances internationales et une fiscalité nationale adaptée, comme le veulent les traîtres ? Ou protectionniste et hostile à toute ingérence supranationale, comme le veulent les crétins ?

Dans l'identité même de la gauche, celle des crétins comme celle des traîtres, il y a un problème : comme elle est porteuse d'espoir, elle est condamnée à produire de l'insatisfaction. La gauche des crétins parce qu'elle ment, la gauche des traîtres parce qu'elle déçoit. Sa révolution consisterait à remettre à plat les mots qui la constituent et qui, désormais, ne veulent plus dire la même chose selon qu'ils sont prononcés par les uns ou par les autres. Moyen-Orient, marché, médias, concurrence, Europe, libéralisme, culture, mondialisation, Etats-Unis, élites, antiracisme, droits de l'Homme, démocratie, forment désormais le calamiteux lexique de l'impuissance de la gauche. Cailloux dérisoires que les traîtres et les crétins se balancent à la tête, ils ont quitté le champ du débat qui affine leur sens pour rejoindre la cour de récréation des insultes où ils ne servent plus que de marqueurs entre les bons et les méchants, comme la couleur des maillots des footballeurs permet aux supporters de s'y retrouver pendant le match.

Pendant ce temps-là, les loyers flambent, les chômeurs chôment, les compagnies aériennes low cost transportent les pauvres dans des poubelles, les immigrés brûlent dans les immeubles pourris, la précarité s'érige en système, parce qu'au fond, à droite, les traîtres et les crétins sont d'accord sur l'essentiel.

Mais il y a une question qui reste sans réponse. Ca me tarabuste, et je caresse l'espoir qu'il y aura des lecteurs pour éclairer ma lanterne. Pourquoi et comment, depuis le début de l'histoire, les crétins ont-ils réussi à entretenir l'idée qu'ils étaient plus à gauche que les traîtres ?


Philippe Val
Août 2005
Par Philippe Val - Communauté : Politique française - Voir les 8 commentaires - Publié dans : Réflexion politique
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Commentaires

oh un copier/coller de l'article que mon ami florent a recopié (je reocnnais à la faute de frappe lorsque florent l'a recopié pour nous) pour sdj 69 www.sdj69.com.Vous pourriez mettre le crédit "article de P.Val, trouvé sur le site de sdj 69" ceci dit cet article est toujours aussi super
Commentaire n°1 posté par romain blachier le 30/07/2008 à 15h02
Val n'est pas historien et ça se voit. Que d'approximations et d'amalgames sous prétexte de jouer aux humoristes. Ainsi Doriot communiste, maire de Saint-Denis, n'avait rien à voir avec le parti de Blum (SFIO). Il a quitté le PCF en 1934. Et tout est à l'avenant... Approximations... Raccourcis...
Commentaire n°2 posté par fer le 30/07/2008 à 16h32
Vous n'avez pas entièrement raison. Doriot a été membre de la SFIO...mais effectivement il ne l'était plus en 1934. En tous cas, votre remarque nous prouve que pour votre part vous ne faites certainement pas parti des "traîtres"...
Commentaire n°3 posté par marc d Here le 30/07/2008 à 16h58
Bonsoir FER Concernant la dernière question: Pourquoi et comment, depuis le début de l'histoire, les crétins ont-ils réussi à entretenir l'idée qu'ils étaient plus à gauche que les traîtres ? Avez vous une réponse?
Commentaire n°4 posté par PI de verneuil le 30/07/2008 à 19h36
Voyez-vous ce qui me désole c'est qu'il y a dix ans nous aurions sans doute milité ensemble peut-être dans un même parti pour une vie politique apaisée, débarrassée de ses chimères extrémistes... Michel Rocard fut un de mes premiers ministres préférés. Mais le sarkozysme a bouleversé le jeu politique et l'a radicalisé. Vous êtes tombés d'un côté du mur, moi (bien que de culture de droite!) de l'autre. Val avec son mauvais humour participe, malgré lui, de cette radicalisation. Qu'est ce que c'est que cette relecture infamante de l'histoire de France réduite à une pantalonnade? Bien des "Traîtres" et des "crétins" ont lutté ensemble contre la droite bien rance des années 1934-36, contre l'oppression nazie, pour le relèvement de la France et au sein du CNR. Vous qui vous réclamez du socialisme, comment pouvez-vous ricaner à ce genre de torchon qui salit honteusement la mémoire de Léon Blum et du Front Populaire ! Et qui sait de Mendès aussi tant qu'on y est ! Val feint d'oublier que s'il y a un retour du "crétinisme", c'est parce que des encore plus crétins de droite ont décidé de faire de l'idéologie néo-libérale l'alpha et l'oméga de leur politique, en contradiction flagrante avec le gaullisme et la démocratie chrétienne. PS: si j'avais pensé un jour devoir prendre la défense de la "gauche de la gauche", Mon Dieu mais où en sommes-nous arrivés ?!
Commentaire n°5 posté par fer le 31/07/2008 à 01h15
A quoi sert de militer ensemble quand les objectifs sont différents? Oui Sarkozy a changé la donne, comme d'une autre manière, de Gaulle l'avait fait et comme Rocard l'avait rêvé. Il regroupe ceux qui veulent le changement, la modernisation, la réforme. Ceux qui veulent une économie plus dynamique pour se donner les moyens d'un vrai progrès social et environnemental. En réalité il réalise ce que Bayrou avait envisagé (mais sans bien le concevoir et sans en avoir les moyens)un gouvernement de centre /centre gauche. Mais pas le centre mou qui n'était jusqu'à présent qu'une droite amollie et sans idée, mais un centre actif, positif, radical. C'est pour cela qu'il se retrouve en accord avec Tony Blair par exemple et que l'ouverture est essentielle dans sa politique. Sarkozy a des difficultés non seulement avec la gauche traditionnelle et archaïque, mais avec la partie la plus réactionnaire de la droite...Et c'est normal. En fait pour reprendre la terminologie de Val, il tend à regrouper (c'est difficile mais c'est la tendance) les traîtres contre les crétins. Peu à peu, la gauche ouverte, sociale libérale, ex rocardienne ou ex DSK, devrait progressivement le rejoindre dans son action et contribuer à l'orienter vers plus de social... J'aurais aimé poursuivre ces échanges, mais je m'absente tout à l'heure et d'ici le 14 août, j'aurais peu d'occasions de consulter ce blog et d'y écrire. Vous pouvez, bien entendu poursuivre ce débat, si vous en avez la possibilité...et , si vous le voulez bien, nous le reprendrons bientôt. Bonnes vacances.
Commentaire n°6 posté par marc d Here le 31/07/2008 à 05h45
Votre lecture du sarkozysme est assez stupéfiante. Où allez-vous chercher cette modernité de centre-gauche dans le sarkozysme ? J'ai beau faire des efforts, je ne vois pas... Sur ce, bonnes vacances à vous !
Commentaire n°7 posté par fer le 31/07/2008 à 13h23
Fer, rendez vous à la rentrée avec le RSA
Commentaire n°8 posté par PI de verneuil le 31/07/2008 à 21h39

PRESENTATION

 

Marc d'HERE 

 

Contact: ies1@hotmail.fr

 

 Militant socialiste (rocardien) depuis 1974, j’ai  accompagné en 1999 Jean-Marie Bockel, lorsqu’il a créé  le club politique  social libéral « Gauche Moderne ». J’en ai été le  secrétaire général jusqu’en 2006..

Engagé dans la défense du Traité Constitutionnel Européen, je propose à Bernard Kouchner, Elisabeth Guigou, Gérard Collomb et Daniel Cohn-Bendit de créer le « Comité de la Gauche pour le Oui » et j’en assure  l’organisation et le développement.

 Quittant le parti socialiste après le congrès du Mans (2005), ne pouvant accepter l’irréalismeet la démagogie des choix politiques effectués, et refusant une « synthèse » synonyme de confusion, je crée  avec quelques amis socialistes  et centristes,  un mouvement politique réformiste,  de centre gauche « Initiative Européenne et Sociale » (IES)  que je préside depuis janvier 2006.

 

 Ayant soutenu Nicolas Sarkozy lors de l’élection présidentielle, parce qu’il m’apparaissait le plus apte à réaliser les réformes et les changements profonds dont notre pays a besoin,  j’ai choisi de m’inscrire dans  la majorité présidentielle. Adhérent de La  Gauche Moderne, le parti de Jean-Marie Bockel , je suis membre du Comité Permanent, chargé du Projet,  et Coordonateur de la Région "Pays de la Loire" 

 

 J'ai publié  fin 2007« de Rocard à Sarkozy. Itinéraire d’un social libéral » éditions Christophe Chomant. Les personnes intéressées par ce livre peuvent s’adresser à l’éditeur : christophe.chomant@wanadoo.fr ou m’adresser un mail à ies1@hotmail.fr

 

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